Un appel au réveil pour les utilisateurs d’iPhone – il est temps de partir

Dans notre série d’articles “éclairants” de la Fondation pour le Logiciel Libre (Free Software Foundation), et après une sévère critique de Microsoft au sujet de son nouveau système d’exploitation Windows 11, nous reprenons (en le traduisant en français) un article un peu plus ancien, qui égratigne cette fois Apple. Et plus précisément ce que réserve cet autre mastodonte du logiciel propriétaire aux utilisateurs d’iPhones… américains. D’aucuns diront que cela ne concerne pas les utilisateurs européens, protégés que nous sommes par le désormais célèbre Règlement Général sur la Protection des Données (RGPD). Admettons… Mais qui peut assurer qu’une future loi de “lutte contre la pédopornographie” ne verra pas le jour demain et autorisera la même surveillance du contenu de nos smartphones en Europe ? La finalité affichée – aussi louable soit-elle – autorisant ensuite toutes les dérives potentielles…

Un appel au réveil pour les utilisateurs d’iPhone – il est temps de partir

2 Sept. 2021 22h51

Au cours des dernières semaines, Apple a annoncé qu’elle allait commencer à surveiller activement les photos et les vidéos stockées sur les iPhones de ses utilisateurs aux États-Unis. Apple décrit son système de surveillance comme un moyen de rechercher du contenu pédopornographique (CSAM – Child Sexual Abuse Material), mais quoi qu’elle prétende rechercher, il s’agit en réalité d’un moyen d’utiliser un logiciel propriétaire pour rechercher et espionner en permanence les appareils de ses utilisateurs. Les groupes d’éthique technologique du monde entier ont souligné les graves implications et le dangereux précédent que ces pratiques créent pour la vie privée des utilisateurs et leur droit de contrôler leur propre appareil. En bref, Apple a déclaré qu’elle déploierait deux types de surveillance sur tous les modèles d’iPhone recevant une prochaine mise à jour : l’un qui compare les photos stockées sur l’appareil aux hashs d’une base de données de hashs connus de CSAM, et l’autre qui alerte (de façon optionnelle) les parents de contenus sexuels envoyés depuis l’iPhone de leur enfant.

Faire appel à une question aussi importante et émotionnellement intense est un moyen dangereux et astucieux pour Apple de prendre davantage le contrôle des utilisateurs d’iPhone. Malgré les affirmations de ses publicités télévisées, Apple est un ennemi de la liberté des utilisateurs et d’une vie privée digne de ce nom. Nous n’accepterions pas que quelqu’un vienne fouiller dans notre maison sur un coup de tête. Nous ne l’accepterions surtout pas s’il s’agissait d’une personne ayant l’habitude de travailler contre nos intérêts et de nous exploiter pour son propre profit. C’est précisément la situation dans laquelle se trouvent des millions d’utilisateurs d’Apple aux États-Unis. Dans les semaines à venir, les utilisateurs vont permettre à Apple de passer au peigne fin un ordinateur portable contenant des messages privés, des photos, des vidéos, des informations bancaires et des dossiers professionnels, le tout sans que personne ne puisse vérifier ce qu’il cherche, ni avec qui il partage ces informations.

Une telle action va à l’encontre de l’affirmation d’Apple selon laquelle elle se soucie de la vie privée des utilisateurs, ce qu’elle a pris soin de faire largement connaître. Elle soulève également des questions importantes : qu’est-ce qui fait d’Apple un observateur juste et objectif de la situation, et pourquoi devrions-nous lui faire confiance ? Nous savons qu’elle n’hésitera pas à tirer profit de toutes les données sur lesquelles elle mettra la main et qu’elle ne cède que rarement lorsqu’on lui demande plus de transparence. Tant que son système de surveillance est propriétaire, personne ne peut vérifier ce qu’il cherche, comment il le cherche et à qui il le livre. Ce que nous pouvons vérifier, c’est qu’un groupe de chercheurs de Princeton qui a développé ce qui semble être un logiciel très similaire a exhorté Apple à ne pas l’utiliser. En dehors de cela, tout ce que nous avons, ce sont les promesses d’une société qui a montré il y a longtemps qu’on ne pouvait pas lui faire confiance.

Apple a parfois semblé défendre les données des utilisateurs contre les forces de l’ordre et les agences gouvernementales à trois lettres [NdT : NSA, FBI…), mais elle a aussi cédé avec trop d’empressement. Mais ce n’est qu’une préoccupation. Ce qu’il est crucial de retenir, parce que c’est si souvent passé sous silence, c’est qu’Apple n’a rien fait et ne fera rien pour protéger les utilisateurs d’Apple contre Apple, et c’est précisément le problème que les utilisateurs rencontrent maintenant. Apple ne veut absolument pas céder une partie du contrôle autocratique qu’elle exerce sur ses plateformes au profit de ses utilisateurs. C’est tout à fait intentionnel, et cela devrait nous faire réfléchir.

Une fois ce précédent établi, qu’est-ce qui empêchera Apple de scanner les appareils des utilisateurs à la recherche d’autres types de photos et d’autres contenus, ou de fournir ces informations à d’autres types d’entités judiciaires ? Le programme non libre qui scanne les iPhones à la recherche de CSAM pourrait être configuré pour rechercher un autre type de contenu, et les utilisateurs ne s’en rendraient pas compte. Rien n’empêche Apple de tirer parti de ce système pour effectuer d’autres types d’analyses, comme la recherche de documents pro-démocratiques sur le téléphone d’un utilisateur dans un État répressif. Si Apple est prêt à céder aux autorités pour une chose aussi minime que l’emoji du drapeau taïwanais sur les iPhones Apple en Chine continentale, peut-on vraiment s’attendre à ce qu’il défende ses utilisateurs lorsqu’on lui demande des données sur une personne considérée comme étant une menace politique ?

Les utilisateurs d’Apple devraient avoir le droit de contrôler pleinement les programmes exécutés sur leurs appareils et les données que ces programmes envoient. L’année dernière, nous avons détaillé les moyens mis en œuvre par Apple pour empêcher ses utilisateurs d’exécuter des applications qu’Apple n’a pas approuvées, ou, pour être plus clair, pour empêcher les utilisateurs d’exécuter des programmes qu’elle n’aime pas. Dans cet article, nous avons souligné les problèmes éthiques que pose un service de notariat de ce type, et nous avons montré pourquoi un tel service ne devrait être que facultatif, et que les utilisateurs devraient être autorisés à choisir un tiers de confiance autre qu’Apple pour réaliser ce notariat en leur nom via un logiciel libre. Si nous implorons Apple d’écouter les milliers de personnes qui lui demandent de changer de direction, nous implorons également tous les utilisateurs d’iPhone de prendre cela comme un signal d’alarme et d’exiger non seulement la fin de cet abus spécifique de contrôle par des logiciels propriétaires, mais aussi la fin de toute la dynamique de pouvoir sous-jacente.

Les choses n’auraient jamais dû se passer ainsi. Si nous condamnons le plan d’Apple et l’exhortons à l’annuler, sa capacité à exercer une influence autocratique sur les millions d’appareils Apple dans le monde découle principalement du fait que ces appareils utilisent un système d’exploitation non libre : iOS. Si la communauté mondiale des utilisateurs d’Apple avait le contrôle d’iOS, une telle anti-fonctionnalité n’aurait probablement jamais été acceptée dans le code dès le départ. Alors que la publicité d’Apple aime prétendre que ses produits donnent la priorité à la vie privée, une analyse approfondie de la question confirme que la véritable vie privée des utilisateurs est impossible sans logiciel libre.

Les aspects éthiques d’un plan aussi précipité et radical sont difficiles à tous appréhender à la fois, et il est tout aussi difficile de prédire comment Apple mettra réellement en œuvre son plan. Nous continuons à suivre de près la mise en œuvre de cette technologie, et si nous ne pouvons pas en faire une analyse exhaustive, nous pouvons au moins terminer par une citation qui, selon nous, résume les droits auxquels les utilisateurs d’Apple peuvent prétendre, et les exigences qu’ils devraient formuler :

« Nous méritons tous de contrôler nos vies numériques. […] Il est temps de défendre le droit à la vie privée – le vôtre, le mien, le nôtre à tous. Ce problème est soluble – il n’est ni trop grand, ni trop difficile, ni trop tard. »

Merci, Tim Cook [NdT : PDG d’Apple depuis 2011 et l’auteur de cette citation]. Nous ne pourrions être plus d’accord, et nous espérons que vous direz à Tim que vous aussi êtes d’accord avec lui sur ce point.

Greg Farough
Directeur des campagnes

(source : https://www.fsf.org/news/a-wake-up-call-for-iphone-users-its-time-to-go)

Publié par

Le gnou

Utilisateur de GNU/Linux depuis 1998